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Alice est étudiante en Anthropologie à l’EHESS Paris. Elle raconte:

« On est le quatre décembre 2019, à Athènes, dans les hauteurs du quartier Exarcheia. Je me rends comme tous les mercredis aux alentours de 16h30 dans l’espace utilisé par l’association Musikarama. 

Ce jour-là Stella me prévient qu’une séance spéciale aura lieu, et que le cours de chant n’aura pas la configuration habituelle. Je décide de m’y rendre coûte que coûte pour satisfaire ma curiosité. C’est alors que je rencontre Lorette, suivie d’une quinzaine d’adolescents. Je comprends très vite qu’ils sont tous venus, depuis le camp Eleonas, répéter pour un éventuel concert ou enregistrement en studio.

Très vite, l’ambiance se transforme en une réunion de jeunes tout excités à l’idée de chanter, et plus encore d’être tous réunis pour produire de la musique. Tout le monde est souriant, le dynamisme des jeunes et de leurs accompagnateurs, Lorette et Mike, prône dans la pièce.

Un échauffement vocal a lieu, les enfants écoutent, pratiquent. L’une des jeunes filles me tend un papier sur lequel figure des mots, que je ne comprends pas au premier abord. Je me fais toute petite et me positionne en observatrice de la scène, tout ce petit monde paraît organisé. Le texte que je tiens en main est en farsi : il est temps de s’entraîner, tous ensemble à prononcer ces mots qui m’étaient jusqu’alors inconnus. Lorette et Mike gèrent l’ambiance générale qui tourne vite en un groupe bruyant, excité et visiblement heureux de ce moment. C’est alors que j’entends enfin toutes ces voix chanter. L’ambiance générale est douce, concentrée. Les enfants, même les plus jeunes, sont ici pour chanter et ils le font : Lorette en cheffe de chœur régule les voix avec des signes bien spécifiques que les adolescents comprennent plutôt bien. Elle leur parle à sa manière, construite à partir du lien qu’elle a tissé avec eux. « Ashigune, Ashigune, khaili shiko bi bahune… » la mélodie est entraînante, les paroles difficiles à prononcer, mais ils connaissent la chanson et semblent savoir où ils vont. Je bafouille deux trois mots – sans se mentir, les plus simples à prononcer…mon niveau en farsi est de zéro– puis m’exerce avec le groupe. Une des jeunes filles, Athena, m’entend, moi et mon articulation plus que bancale en farsi. Elle me fait répéter chaque mot, chaque phrase puis chaque rythme qui se présente dans le refrain. Après avoir pratiqué la prononciation, calmé l’ambiance générale qui tend à, dès que Lorette lâche les rennes de la direction, devenir criarde et sans cohérence musicale (mais non dépourvue de sourires), nous écoutons finalement la chanson. Il s’agit là d’une écoute pure, sans chanter, sans parler, une écoute sérieuse afin d’ancrer la mélodie dans la tête de chacun. Bon, il est vrai que la grande majorité des enfants ont déjà en tête la chanson et ne peuvent s’empêcher de chanter : serait-ce la traduction orale d’une joie d’être là, tous ensemble, à chanter librement ? On connaît la réponse.

Les volontaires de Musikarama se joignent à nous et le groupe s’agrandit. Tous rassemblés en cercle, paroles en main, nous chantons. Stella se tente au piano, puis petit à petit des musiciens s’inscrivent dans le morceau : un oud, une basse, une guitare, une autre guitare, des percussions.

Comment expliquer, à ce moment-là, le frisson que procure le passage d’une écoute via une enceinte, sur la chanson officielle, à celui d’une production musicale on live ? Je réalise ce qu’est Murathènes, qui sont ces jeunes, l’intérêt qu’ils ont de chanter ensemble et m’insère un peu plus dans le phénomène de groupe. Je me surprends alors à sourire, en chantant – en farsi, toujours bancal, mais cela devient futile – accompagnée du chœur et des musiciens présents. La séance passe à une allure pas possible, le temps a filé droit. Il est temps d’enclencher le moment le plus ‘émotion’ de cette journée, produit par la seconde chanson au programme : Céline Dion, My Heart will Go On. Je ne peux m’empêcher de sourire à l’idée de m’imaginer chanter cette chanson ici, dans ce contexte, mais surprise : ça fonctionne.

Paroles en main, je me joins aux enfants pour m’intégrer au groupe. Stella au piano, Mike à la guitare, on écoute d’abord. Les enfants sont attentifs – mais non calme de par l’excitation de chanter cette chanson qu’ils ont l’air d’affectionner particulièrement – et focalisent leur regard sur Lorette, qui tente en continu d’obtenir l’accalmie générale.

Beaucoup d’énergie, mais utilisée à bon escient, sans aucun doute.

La séance se clôture sur la douce mélodie de Titanic, et tout le monde repart, chantant.

Une expérience inattendue, d’abord par l’efficacité du travail produit. En d’autres mots, il m’est apparu très clairement que l’ambition d’un concert, d’une représentation ou tout simplement de réunir un chœur était présente, et surtout très bien encadrée. La volonté générale et l’envie de partager ont formé une combinaison remarquable : j’en suis sortie – épuisée, certes – mais toute émue. Je note le travail fourni par les membres de Musikarama, et leurs musiciens : ils ont été d’une écoute précieuse afin de suivre le mouvement. Je retiens la joie lue sur les visages des adolescents, sur celui des accompagnateurs, sur les murs de ce local.

Un moment qui semblait important pour tous les membres de cette séance, un partage simple et efficace d’émotions